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6 janvier 2019 7 06 /01 /janvier /2019 16:40

Histoire d'un roman, roman d'une histoire... pour paraphraser Marthe ROBERT! 

 

La mémoire est toujours mensongère. Elle dit ce qui n’était pas et ne dit rien de la vérité. Cet homme — qui aurait pu être femme — parcourt ce qu’il a vécu, dans l’instant de sa mort. Et il est heureux de retrouver ses sentiments les plus intimes qui lui livrent le sens de sa vie.

Cette vie aura été sans guerre. Mais pas sans ces grands combats qu’on a avec soi-même et qui vous nourrissent, ne serait-ce que pour ne pas se battre avec l’Autre…

 

Il s'agit d'un roman court dans lequel le narrateur –qui vient de mourir et ce n'est pas triste– livre les éruptions brûlantes et harmonieuses qui fusent de ses souvenirs, récit syncopé d'événements de sa vie. 

Chargées de couleurs et d'odeurs, les images surgissent comme dans un film monté en “cut”.


 

Extrait de “Un Homme sans guerre” sur Amazon (p.1 à 31)
ou ci-dessous :

 

 

CHAPITRE 1

 

 

« Je n'avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. J'étais sûr, par exemple, d'avoir vécu dans le Paris de l'Occupation puisque je me souvenais de certains personnages de cette époque et de détails infimes et troublants, de ceux qu'aucun livre d'histoire ne mentionne. Pourtant, j'essayais de lutter contre la pesanteur qui me tirait en arrière, et rêvais de me délivrer d'une mémoire empoisonnée. »

Patrick Modiano, Livret de famille.

 

En 1945, le mois de juillet fut vraiment très chaud. L’armée allemande avait quitté la place du Havre, devant la gare Saint-Lazare, ce n’était plus qu’un fantôme de nuage noir, celui que mes frères regardaient à travers les persiennes de métal de l’appartement situé au troisième étage au dessus du passage. Les soldats défilaient au pas de l’oie entre les lamelles poussiéreuses des persiennes fermées. Au fond, le bâtiment sombre de la grande gare et son horloge illisible depuis cette fenêtre.

Mon premier grand souvenir de liberté et de solitude est olfactif. L’odeur de l’imperméable d’une jeune fille qui attendait que je l’embrasse, quelque part sous la pluie, dehors dans la rue non loin du collège où j’étais enfermé depuis des années. Elle était bien vilaine, la pauvresse, bêtasse avec des joues rondes et molles, des bras courts, la peau sans couleurs, un corps sans formes. Et elle sentait le caoutchouc, une odeur qui a totalement disparu de nos quotidiens depuis bien longtemps, car il n’existe plus aucun vêtement en caoutchouc, en tout cas plus d’objet qui sente cette odeur prégnante. C’est ce que sentaient les masques à gaz gardés jalousement après la guerre, qu’on extirpait de leur boite en ferraille laquée verdâtre, puanteur caoutchouteuse qui me flanquait déjà une bonne trouille d’être asphyxié par l’engin lui-même ! Mais en plus, l’odeur de la peau de cette fille était couverte par un traitement imperméable qui s’ajoutait à celle de la cape, une autre odeur écoeurante et aussi puissante que son baiser furtif fut sans goût. Sans existence, sans souvenir, juste un fait suspendu dans la solitude de l’adolescent. Il faut dire que tout baiser sur la bouche m’était interdit, était le signe même de l’interdit sulfureux et moustachu des lèvres entrouvertes du prêtre qui nous enseignait le français.

Dans la détresse extrême, au gouffre de mes onze ans, je n’avais jamais pu dire non quand il m’embrassait puisqu’il était, quand même, le seul être humain à me témoigner une toute petite présence, une toute petite chaleur. Il sortait mon sexe de ma petite braguette, mais les choses s’arrêtaient vite, car je sentais immédiatement ces choses rapides et mouillées qui vous arrivent au seuil de votre adolescence, quand le garçon découvre, touche et découvre. C’est pourquoi il nous était interdit formellement de dormir avec les mains sous les draps, surveillés que nous étions dans le grand dortoir de quatre-vingt lits, par le surveillant, Rex comme nous l’appelions, un nom de berger allemand, qui dormait dans sa guérite, au bout, près des grandes portes vers l’escalier monumental de cette prison payée par mes parents, conseillée par les curés de Saint-Louis qui avaient récupéré la foi de ma mère à l’issue de sa guerre. Tout se tenait si terriblement qu’il n’y avait aucune place pour souffler, pour prendre le temps de vivre, pour aimer, rien que de la crainte, en permanence, en suspens dans l’air qui me manquait. Ma mère avait porté cinq ans de guerre en travaillant, recevant ses patientes tandis que mon père était en camp de captivité puis de représailles quelque part en Allemagne. Le curé de l’église de la Chaussée d’Antin servait, à la famille exclusivement féminine, de mentor, de confesseur et de père. Je me souviens de lui, quelques années après la guerre, comme d’un homme sorti d’une gravure des années 1860. Quelque chose comme une image sainte de l’Abbé Mouret.

Je ne pouvais pas embrasser Lucienne, je crois pouvoir me souvenir de ce prénom, en raison des deux odeurs insupportables, mélangées, étouffantes et dégueulasses, qui fumaient chaudes sous la bruine, de son manteau en caoutchouc. Dommage qu’un baiser, souhaité par une jeune fille aux hormones enflammées, finisse dans un filet de salive sans goût ! Ensuite, il se passa des années avant que je puisse embrasser quiconque, de toutes façons pas des garçons, alors que cela m’aurait peut-être guéri des viols subis au collège. Viol. Abus n’est pas le mot, même si je n’eus à subir aucune pénétration. Viol de ma vie d’enfant. Viol de mes sentiments, crime perpétré contre ma relation à l’Autre, qui allait avoir, toute ma vie, la place centrale : l’Amour est louche, celui ou celle qui m’aime ne peut être sincère puisque c’est de moi qu’il s’agit. Pendant des années, j’ai pensé qu’il fallait être fou ou menteur pour vouloir et pouvoir m’aimer. J’avais été abusé.

Aujourd’hui que je viens de mourir, je n’ai connu aucune guerre, aucun conflit extérieur. Tout s’est passé au dedans, c’est ça ma génération, un intérieur invisible de l’extérieur. Peut-être, parfois je l’ai pensé, aurait-il mieux valu connaître un bon vieux conflit des familles, avec des morts, des éventrés et tout le système de démolition qui permet aux peuples de croire à leur reconstruction dans la joie. Je fus un homme sans guerre pendant toute ma vie. Mais pas sans conflits. Et c’est cela que je raconte ici.

Je m’aperçois qu’il me faut rétablir au plus vite un équilibre propice, il me faut narrer une belle scène qui eut lieu sous les toits du collège, dans la petite chambre de mon professeur de grec, un petit bonhomme aux yeux ronds et à la figure marrante, qui balançait ses joues comme font certains chiens qui bavent. Je veux prononcer son nom, il est mort depuis si longtemps ! Un nom si bien ajusté au personnage, petit, rondouillard mais pas gros, agile, rigolard mais sérieux, vraiment tout petit mais si rapide sur ses pattes aux bas gris… L’abbé Le Bouille était un merveilleux professeur, il regardait le plafond de la classe, qui était fort haut, en agitant les bras, lorsqu’il parlait de Socrate, avec les yeux tordus vers le ciel dans les coins de leurs orbites, et un petit sourire de ses lèvres tordues du même côté que son regard de droite à gauche et de gauche à droite. Les imbéciles riaient de lui sous cape au lieu de l’écouter. Moi j’étais passionné. Il m’a fait aimer la civilisation grecque et la langue de Platon. J’ai été si heureux toute ma vie de pouvoir lire le grec ! Et puis ce petit homme en soutane m’a permis d’accéder à la vraie spiritualité, je veux dire à la laïcité. Un soir, je me trouvai dans sa chambre, sous les toits du collège, après avoir rempli et remis à Rex le billet de confession indispensable,  pour quitter l’étude. Il faisait noir en cette fin d’après-midi car c’était sans doute la fin de l’automne. Dans la chambre on butait sur un prie-Dieu et une chaise. Après le signe de croix et quelques bribes échangées sur les pêchés habituels, mensonges, omissions, mauvaises pensées et aveu de quelques francs volés à mon père pendant les très rares vacances où j’étais de retour à Paris, il me demanda « si je craignais Dieu ? »…

—  Pourquoi, mon père ?

J’hésitais entre « mon père » et « monsieur l’abbé », mais il préférait être nommé « père » et cela m’allait assez bien.

— Parce que, si tu ne crains plus Dieu, c’est que tu n’as plus la Foi… !

Il dit cela, les yeux brillants et grands ouverts, billes montantes et descendantes au plafond, presque heureux, je le sentais tendu vers une réponse positive, souriant, et mon premier réflexe, pendant les premières secondes de son attente, fut de penser à me défendre fermement : « Oh ! Oui, craindre Dieu ! » comme on dit « Aimer le Seigneur, aimer notre Père !»… Mais aussitôt je ressentis un immense calme à penser le contraire, à me détacher, à me libérer, à me suffire à moi-même, à laisser derrière moi cette clôture barbelée.

— Je ne crois pas … Non… Je ne crains pas… Dieu ! 

Je venais de comprendre, d’admettre et d’être admis comme ayant le droit de ne plus « avoir la Foi » ! Un des plus grands progrès de ma vie, grâce à ce petit curé adorable ! Et sans doute anarchiste.

Dans la pénombre je vis son petit sourire, celui qu’il esquissait toujours en classe lorsqu’il racontait une belle histoire tirée de la mythologie, et qu’il était content de son effet. Je vis que lui non plus ne craignait plus Dieu. Ce type était vraiment chouette, il m’a tellement aidé ! Et puis non, tous les curés n’ont pas été des pédérastes criminels, parfois ils ont été seulement sadiques, tel l’abbé Renard, le surveillant des études, un petit cochon bien gras qui allait diner en ville, chez des parents d’élèves, le dimanche soir. Ce Renard m’attacha tout un après-midi sur une chaise, dans sa chambre, pour me forcer à admettre que j’avais volé cinq mille francs — une somme importante, un bon repas au restaurant valait quelques centaines de francs — à un de mes petits camarades qui avait perdu de l’argent laissé au dortoir. Pas de chance pour moi, ces cinq mille francs bien réels dans ma poche provenaient du portefeuille de mon père, celui qu’il laissait dans le tiroir de droite de son bureau de ministre. Je profitais que mon père, le docteurcomme disait ma mère aux bonnes, prenait pas mal de temps pour vider sa vessie, pour venir directement au tiroir, l’ouvrir à moitié, prendre le beau portefeuille en pécari, l’écarter avec douceur comme une fleur aux deux grands pétales fermés, prendre le premier billet qui se présentait parmi la liasse gonflée de tous les clients de l’après-midi. Je ne pouvais ni avouer ce vol, ni celui que je n’avais pas commis, et il me fut impossible de justifier la présence du billet dans ma poche. Non, tous les curés n’ont pas été scélérats, mon professeur de grec a été une vraie bénédiction, devrais-je oser dire, et je l’ai aimé comme un membre de ma famille imaginaire, celle que je me suis constituée peu à peu. Il a quitté le collège, comme moi aussi, plus tard et pendant plusieurs années j’ai tenté de retrouver sa trace. Comme il était déjà vraiment très vieux, il avait été envoyé dans une maison de retraite tenue par des sœurs, au cœur de la Vendée, après un court séjour dans une petite maison en granit à la sortie de la ville. J’y suis passé un jour, venant spécialement en vélomoteur, le moyen de liberté le plus formidable qui m’ait été donné, pour le voir. Il venait de partir « avec sa nièce », me dit quelqu’un. Nous nous sommes écrit, puis tout s’est arrêté, le temps clôturant et scellant ce silence qui fait surgir les souvenirs.

Ma mère avait des problèmes. C’est ainsi que mon oncle venait me vriller les oreilles quand je le croisais lors des heureusement rares dimanches où mon père nous emmenait chez sa sœur.

— Ta mère… ça ne va pas fort, hein… ça continue, hein ?... et toi, ça va ?... des copines, hein ?...

Il était dégueulasse. Assis à la caisse du magasin de couture de sa femme, reluquant les clientes qui auraient omis de bien fermer le rideau de leur cabine d’essayage, un petit bout de rayonne ou de soie qui dépasse, des parfums mélangés dans l’air chauffé par les éclairages indirects des stucs couleur saumon et blanc. Ma mère avait toujoursdes problèmes donc nous ne devrions pas en avoir, ou à l’inverse nous ne pouvions pas ne pas en avoir aussi. Nous étions ainsi, nous les enfants de cette mère-là, projetés violemment comme dans un manège de foire d’un côté à l’autre d’une grande attraction : le spectacle donné par des enfants plongés dans un bain de déprime permanente, de tentatives de suicide et d’hospitalisations avec essai sur notre génitrice de toutes les techniques et chimies de la science psychiatrique ?! Le tonton prenait un plaisir visible à suivre le feuilleton,… hein !... hein !... Combien j’ai détesté ces hein !... Sa perversité était un signe d’intérêt, et donc, juste pour cela, sa proximité putride me faisait quand même du bien… Quel chemin faut-il parcourir pour se libérer du désir d’être aimé !

J’ai toujours connu ma mère avoir des problèmes. Elle en a eu pendant toute sa vie, elle les a eus avant que j’apparaisse et elle est morte avant moi. Une de ses manies consistait à amasser des collections d’objets hétéroclites mais dont on pouvait comprendre, à y regarder de près, ce que j’étais un des rares à faire, qu’ils étaient tous rattachés à des faits précis, à des événements, serviette en papier d’un déjeuner, napperon en carton d’une tarte de pâtissier offerte un dimanche, rouleau central d’essuie-tout qui peut servir un jour, ficelles de paquets, petits souvenirs volés à des invités ou à des enfants, dessins, morceaux de nappe en papier griffonnés, photos, petits bijoux, billes, cailloux, dents de bébé, recettes de cuisine découpées sur les emballages, images pieuses, vieilles cartes routières, billets de train et de bus, encarts avec les psaumes des messes, et aussi vieux habits, pelotes de laine, papiers divers, factures de grands magasins, menus de restaurant, manteaux, robes et tricots en cachemire plongés dans une atmosphère de boules antimites et tickets de métro annotés. Car sur chaque objet, un nom, une date, un mot sibyllin, un prénom venait rappeler l’événement sacré, de la petite écriture fine et précise de ma mère. Le paradichlorobenzène, au nom si drôle, vous sautait à la gorge à l’ouverture des immenses placards bourrés de paquets comme une diligence brinquebalante. D’ailleurs, bien souvent, les grands sacs glissaient et s’effondraient dans le couloir. Nous nous cachions, ma sœur et moi, en dessous des habits pendus, derrière et dans le fond de ces immenses grottes noires, pour des parties de cache-cache qui sont les seuls grands souvenirs de jeu de mon enfance.

Un jeudi, jour de congé scolaire, je me sentais très bizarrement désoeuvré, moi qui étais habituellement intéressé à tout. Peu à peu je ressentis l’absolue nécessité de vider ces placards. Et je le fis. Ma mère était en clinique psychiatrique depuis deux semaines, sans jamais aucune date de retour connue. C’était un jeudi sans ma marraine, celle de Paris, car j’en avais deux : une marraine fausse mais proche, rue des Dames, pas très loin du square des Batignolles, et une marraine vraie mais lointaine, en province dans la gadoue de la Somme. La vraie était une cousine picarde, la fausse était la femme de mon parrain, un ami de captivité de mon père, qui était dentiste et qui m’endormait au masque pour me soigner mes caries d’enfant. Un jeudi sans ma marraine, sans sortie dans les salons de thé des grands magasins emplis de jolies mamans et de grands-mères élégantes... J’étais abandonné, comme toujours. La bonne était en pause dans sa chambre du sixième, mon père parti faire ses contre-visites d’opérés du matin, pas de femme de ménage l’après-midi, personne d’autre. L’appartement était tellement grand ! La partie privée était isolée de la partie de réception avec ses salons et sa longue galerie d’entrée. Il me fallait néanmoins la traverser pour prendre l’interminable couloir qui menait à l’office puis à la cuisine puis à la sortie de service avec son monte-charge. J’étais copain — une petite famille de plus dans ma collection —, avec le concierge et sa femme. Et comme l’après-midi elle faisait des ménages, son mari, Monsieur Da Costa au grand sourire, était seul dans sa loge sous la voûte de notre bel immeuble haussmannien. C’est lui qui me demanda un jour : « La plaque, là dehors sur la façade, tu sais ?... Enes…, Enesco…, musicien ? Du violon…, qui vivait là..., il était pas français ?!... » car notre immeuble était rempli de « pas français », du docteur Morgenstern au docteur Katz, et jusqu’aux bonnes du sixième, bretonne, auvergnate, normande, que sais-je encore de provincial avec accents et drôles de manières… Mon portugais réclamait la vraie France, sans gêne ! Un parisien blanc catholique, quoi !

Je descendis lui demander des poubelles supplémentaires car, lui dis-je, je faisais des rangements pour ma mère. Il me donna des poubelles, de grands bacs en métal avec couvercle noir et souple, et poignées, qu’il plaça dans la cour à la porte de l’escalier de service. Et j’évacuai par le monte-charge je ne sais combien de sacs, effets, affaires diverses, sacs en cuir, en crocodile, valises remplies de pelotes de laines et d’habits, plein de choses terriblement encombrantes qui, littéralement, m’étouffaient. D’ailleurs je respirais mal, j’étais asthmatique, ce dont mes parents ne se souciaient nullement. Libération coupable, culpabilité oxygénante, appelez cela comme vous voudrez, je me suis fait un grand bien ce jour-là. Et j’ai fait du bien aussi aux bonnes de l’immeuble et sans aucun doute d’alentour, qui se donnèrent si vite le mot que les poubelles que je remplissais en bas se vidaient aussi vite. C’est pourquoi, lorsqu’on tenta de m’interroger, je ne pus dire quelle quantité d’affaires fut jetée ce jeudi de révolte silencieuse et efficace.

Le châtiment fut lent et terrible : les curés consultés sur mon état et sans doute d’autres bons conseilleurs du même acabit, dictèrent l’éloignement du rebelle de sa famille de sang et de sueur. Je fus envoyé loin dans un collège de maristes, arraché à tous mes copains de Condorcet, à ma marraine de Paris et aux salons de thé, arraché à mes petites familles imaginaires, concierges, boulanger, boucher, libraire, vieille pute logée au sixième étage, fils du fourreur éleveur de chevaux de course qui me promenait dans leur américaine aux vitres électriques. J’eus droit aussi au cabinet de psychologue dans le seizième, avec des tests pendant plusieurs heures, dont j’ai retrouvé le compte-rendu bien des années plus tard, la « préoccupation » d’un QI « élevé pour cet âge », avec « une propension à trop se fixer sur l’importance des mots », et « une admiration très importante pour le père »…, rien que de très habituel chez un gamin adolescent qui crée son monde, ce qui est si nécessaire pour ne pas mettre tout simplement fin à la réalité qu’il subissait. Je m’étais procuré, dans la vitrine-pharmacie d’où mon médecin de père prélevait les échantillons qu’il donnait à ses patients, suffisamment de barbituriques pour en finir facilement avec ma courte vie. Je portais la petite fiole sur moi, me disant, chaque matin, que ce serait ma dernière journée de souffrances. Cependant, j’avais tant de ressort, tant d’énergie, tant de fantaisie, tant de goût et d’envie de vivre, de courir, de voyager, de connaître, que je n’en fis rien et que personne ne se douta jamais de mes intentions quotidiennes. Pour éloigner le tragique, je rêvais de communiquer avec le monde entier, je parlais avec mes professeurs. Et j’avais le grand plaisir de coucher des mots sur du papier.

Car j’avais, grâce à mon argent de poche, très peu il est vrai, grâce aussi à mes larcins dans le portefeuille de mon père, un peu plus d’argent, et grâce à certains prélèvements dans les troncs de la quête le dimanche à l’église puisque ma charge d’enfant de chœur m’y donnait accès, j’avais pu m’acheter une Pierre Humide : une boite en fer assez plate et lourde, d’une dimension un peu supérieure à celle d’une feuille de papier machine, qui contenait de l’argile bien plate, très compacte et mouillée. Il fallait lui conserver cette humidité. On tapait à la machine ou bien on écrivait sur une matrice de papier glacé en plaçant, en intermédiaire avec la première feuille, un carbone spécial dont la face encrée était tournée vers le papier glacé. On obtenait ainsi un stencil encré en bleu qu’il suffisait de coller sur l’argile, passer un rouleau pour bien encrer la pierre, le retirer avec précaution. On pouvait imprimer jusqu’à trente feuilles qui buvaient peu à peu l’encre déposée sur l’argile. Puis il fallait effacer la pierre humide en la lavant, tout simplement, et imprimer la page suivante. J’ai pu, pendant des mois, publier un journal à Condorcet, avec actualités, histoires, dessins de copains, caricatures, nouvelles et poèmes… Tout cela me fut interdit du jour au lendemain, mais jamais on ne me présenta la situation nouvelle comme une punition. Et sans aucun doute, cela a-t-il été beaucoup plus douloureux qu’une vraie grosse punition pour bien remettre les choses à leur place.

Mais le pire fut la revanche gastronomique. Ma mère, quoique souvent malade, dans son lit à la maison ou absente loin dans des cliniques, faisait parfois la cuisine. Elle adorait, comme elle disait, déguster. Nous avions droit à des recettes diverses tirées d’un livre de ma grand-mère, qui n’avaient rien de diététique et qui étaient superbement délicieuses. Notamment une féérique tarte à l’envers : caramélisée à point, fine et magnifique, tiède, vite avalée avec ou sans glace à la vanille. Du jour qui a suivi le jeudi désastreux, celui de ma libération-aux-placards, ma mère n’a plus jamais fait sa tarte à l’envers et quand, des décennies après, je l’évoquais, ma mère me répondait qu’elle ne se souvenait absolument pas de cette tarte et qu’elle n’en avait, en tout cas, jamais eu aucune recette, mensonge dont elle n’a jamais dévié. La véritable punition, c’est à la fois troublant et amusant, est d’avoir fait s’enfuir le peu d’expression d’amour maternel qui s’incarnait dans ces moules aux rondeurs sucrées.

Il a bien fallu se rendre à l’évidence, le collège avait fait beaucoup de dégâts en moi, sauf sur ma scolarité qui était restée correcte car j’étais passionné de tout. Je fus ramené à Paris, et j’entrais au Grand Condorcet. Ce lycée de la République n’avait pas d’accord avec l’école privée —il ne faut jamais dire écolelibre, adjectif réservé à l’école de la laïque— comme pour le Petit Condorcet où nous finissions les cours à quatre heures et demi, avec une demi-heure pour nous rendre au collège Fénelon —pauvre Fénelon— pas celui des filles, celui des garçons, avec des curés en soutane. Et notamment un, que nous appelions Gus, il connaissait son surnom, ça lui plaisait, une sorte de légionnaire rigolard mais abruti qui nous menait un train d’enfer. Et qui tordait des règles en aluminium sur nos petits culs, devant tous les garçons en étude. Punition corporelle, le soir, j’y passais peu souvent mais quand même, j’enfilais l’un sur l’autre deux slips Petit Bateau en coton épais, pour amortir les coups. Mais il savait taper juste à la limite du slip, sur le bord de la peau de la cuisse… Ah ! le salaud !... Longtemps j’ai pensé que si je l’avais croisé dans la rue, ainsi que celui qui m’avait attaché sur une chaise, je les aurais giflés bien fort, un bon aller-retour, paf, paf, avec grand plaisir. Et quand je repense à Fénelon, en fait je les amalgame à cet agent de l’Église, ce Fénelon qui instruisait les confesseurs à propos des bonnes questions à poser pour obtenir une bonne séance de contrition.

Bien d’autres contraintes, des tortures propres, sans traces, m’étaient imposées. Il aurait été hors de question que je refuse de me coltiner un lourd paquet de la revue Missions Africaines, à vendre. Il me fallait aller la proposer à toutes les vieilles dames que je connaissais, certaines avaient pitié de moi ou bien croyaient-elles gagner ainsi une part de leur paradis ? Je parcourais les étages de notre grand immeuble haussmannien dont les bâtiments donnaient sur des jardins intérieurs, vestiges de ceux de Tivoli disait-on, dans cette partie du neuvième arrondissement de Paris qui avait été rasée et reconstruite par le baron bourgeois. Les petites masures et les prés laissèrent la place aux rues et aux immeubles en pierre de taille. J’adorais notre cage d’escalier qui, comme toutes les autres, avait son ascenseur hydraulique que je prenais avec délices, juste pour entendre ses essoufflements huilés, et m’asseoir sur la banquette en velours rouge de sa cabine en bois sculpté, ouverte vers le haut pour voir la voûte du dernier étage, me conduisait jusqu’à l’appartement d’une dame seule, qui sentait bon la poudre de riz, qui me parlait en souriant comme pour s’excuser de n’être pas plus jeune.

— Je ne viens pas vite t’ouvrir la porte…, mon garçon… Alors, montre-moi ceci…, tu m’apportes…, voyons cela…

— Vous pouvez prendre la revue des Missions de ce mois-ci, c’est deux cent cinquante francs, ou avec deux autres numéros, c’est pour six cents francs les trois numéros…

— Hum…, oui…, non…, baragouinait-elle en regardant les revues, sans sembler y prêter un quelconque intérêt. Il faut dire que les couvertures étaient le plus souvent illustrées de photos de « petits chrétiens », et je voyais bien qu’elle trouvait très osé et sans doute incongru ces illustrations et leurs légendes, comme si un enfant africain pouvait avoir quoi que ce soit de commun, même affublé d’une croix en pendentif sur la poitrine, avec un jeune garçon de France !?... Je ne saisissais pas quelles mauvaises pensées ignominieuses habitaient cette paroissienne. Tout simplement, elle était raciste, ce que je ne pouvais encore comprendre tout à fait.

Elle finissait par me prendre, comme à regret et en me faisant endurer mille blessures d’amour-propre, moi qui m’abaissait à colporter ces tissus d’âneries, le dernier numéro de la revue. Couverture avec photo et une couleur à plat, à chaque fois différente, dans les marrons, les verts ou les jaunes foncés. Je notais le nom de l’acheteuse sur le talon du carnet à souche où j’inscrivais aussi le montant, bien vite mis dans un petit sac. Comme les billets de tombola, qu’il fallait aussi aller placer à toutes les mêmes vieilles dames ou couples pratiquants de la paroisse de la Sainte-Trinité, les carnets avaient dix billets. Comme il était difficile de parvenir au dernier ! Et de plus il fallait, pour être un bon garçon, en vendre au moins deux ! Vingt personnes, couples, bonnes, concierges qui refusaient toujours,

— Non, nous, on croit pas, mon gars !..., désolés pour ton curé !...

— Non merci, on a déjà donné !...

Une torture, une vraie, toutes les fins d’après-midi, prétexte à sortir de l’appartement et à s’éloigner un peu dans la rue et ses immeubles proches. A bout, je décidais parfois d’emprunter un billet de plus dans le portefeuille paternel afin de payer un carnet à souche où j’inscrivais des noms inventés. Je m’empressais de déchirer et brûler dans la chaudière de l’office autant de revues. De retour dans ma chambre, j’ouvrais la fenêtre qui me donnait accès à un balcon rond et, me hissant sur sa marche, je pouvais voir clignoter l’enseigne géante du Casino de Paris, à gauche, plus bas dans la rue. Spectacle de mes soirées, de mes imaginations bien vite stoppées par l’appel à table pour le dîner.

J’étais sans haine, mais la contrainte me pesait comme un fardeau indispensable, de ces culpabilités qu’ont les enfants qui songent à ne pas accomplir ce qui leur est imposé, en rêvant sans cesse au moment de leur libération, ce jour où ils pourront prendre leur envol et ne plus dépendre de personne. Ils pensent parfois qu’ils ont été adoptés, qu’ils sont de parents inconnus qui les ont abandonnés, mais que l’on ne leur avouera jamais. Car je cherchais quelque explication à l’isolement dans lequel je me trouvais sans cesse. La nuit, je me levais, comme je l’ai fait ensuite toute ma vie, au moins une fois, pour aller boire un verre d’eau. Dans le grand appartement, il me fallait traverser la galerie, d’abord à tâtons, le premier couloir, l’office, le deuxième couloir, et tout au bout dans la cuisine, je prenais un verre de service, faisait couler l’eau sur la grande pierre à évier qui éclaboussait un peu, et me délectait de cette onde fraîche. En hiver, la chaudière à charbon du chauffage central ronronnait. Je repassais devant elle, ouvrais en la soulevant de son ergot la lourde porte en fonte d’aluminium, celle du haut pour le chargement des boulets, grâce à la poignée en fil de fer qui ressemblait à un fouet à omelette, regardais le rougeoiement du centre de la Terre, la chaleur piquant l’humidité de mes yeux. Puis repartais vers mon lit dans lequel je me renfouissais bien vite jusqu’au matin. Et, à chaque fois, dans le premier couloir, sur le retour, je m’arrêtais devant un miroir qui grimpait jusqu’au plafond, supporté par ses boiseries moulurées, je me regardais dans la pénombre, mes yeux s’étant habitué depuis plusieurs minutes à voir dans le noir. Je me regardais, je me fixais dans les yeux, et soudain les larmes coulaient, je pleurais silencieusement, très fortement, je ne pouvais m’arrêter et je craignais d’être découvert dans cette position. Je craignais que l’on comprenne mon soulagement, qu’on sache que mon malheur pourrait trouver à s’apaiser à l’idée de disparaître dans mes larmes, comme un petit bouchon dans la rivière noire. Heureusement les autres étaient loin, à l’autre bout de l’étage immense que nous habitions. Et ils dormaient. Jamais personne ne me vit. Adulte, cela m’est arrivé de me souvenir de ces moments et de pleurer aussi, sans raison autre que ce débordement de soi qui fait venir les larmes de simple absolue tristesse. Je ne sais si c’était le souvenir ou la réalité du moment, de nouveau, qui m’y poussaient. Toute ma vie, j’ai du reprendre ma respiration, la reprendre bien profondément à la vue de deux êtres qui s’embrassent, pour ne pas pleurer devant eux.

Je me disais romantique, je savais que c’était misérable et sans doute ridicule. Pour moi, les poètes devaient tous mourir…, sauf un soir Jean Cocteau qui était assis juste devant moi, un soir, à un concert dans l’église Saint-Séverin. Je voyais sa petite nuque, à portée de main. Mon père s’aperçut que je regardais davantage le petit homme que le violoniste, Christian Ferras, qui trônait dans le chœur en battant du bras son instrument. Cocteau ! Un inverti,acoquinéavec un jeune homme, très beau certesmais vraiment mauvais acteur ! C’est ainsi que l’on en parlait devant moi. Je ne savais pas pourquoi mais je trouvais tous ces jugements injustes et haineux pour rien. Surtout les paroles à l’emporte-pièce de mon père. Cocteau, j’avais sa photo placardée au plafond dans ma chambre, je le lisais, comme je dévorais Saint-John Perse, comme Éluard surtout, comme Blaise Cendrars, comme Lautréamont, comme Proust illustré par Van Dongen. Il y avait tant de choses sur les murs et le plafond de cette grande pièce qui avait été un salon, avec ses anges dans les coins et ses décors Napoléon III. En quittant ma chaise rembourrée de paille coupante et sèche, ce soir-là, j’ai tendu mon programme à Jean Cocteau où il a prestement dessiné son nom, sans un mot, avec un vague sourire ridé, et dans ma précipitation pour ne pas risquer quoi que ce fut avec mon père, je quittai l’église en hâte, sans un regard ni un remerciement. Et, de même que pour l’autographe demandé à Giorgio de Chirico dont je sortais faire pisser le chien avenue Montaigne lorsque j’étais groom au Plaza-Athénée, ces quelques centimètres de stylo sur un papelard me plongent toujours dans ces temps de remontrance et de jugement qui ont tant pesé sur ma jeunesse. Honte aux adultes qui ont tenu nos têtes sous le joug du plaisir de cracher leur dégoût, incapables qu’ils étaient de comprendre toute différence.

J’avais grandi quand même, je faisais mes études au quartier Latin et j’étais passé devant la devanture de la librairie Corti, rue de Médicis. La porte était ouverte, bien à la perpendiculaire, comme une invitation, le soleil donnait sur les vitrines de chaque côté et sur le parquet. Je m’avançai et le sombre de la boutique se déchira pour laisser apparaître José Corti assis à son bureau, pile face à l’entrée. Je m’avançai toujours, il leva doucement les yeux :

— Oui, jeune homme ?...

— Je voudrais les Chants de Maldoror, s’il vous plait.

— Oui. 

Et il se lève mais j’aperçois non loin sur la droite une pile de Chants aux tranches non coupées, toutes fraîches arrivées de l’imprimerie. J’en prends un avant qu’il ait quitté son bureau et lui tend. Il me sourit et m’enveloppe mon cadeau d’un papier de couleur semblable à ces couvertures si belles des éditions Corti. Je me suis fait souvent des cadeaux en entrant dans ce temple, Bachelard…, Julien Gracq…, et je les prends toujours en main en revoyant José Corti à son bureau dans l’axe de la porte de la belle librairie de la rue Médicis.

Lors de mes déambulations dans ce quartier, je passais pour le voir, furtivement, telle la statue d’un maître respecté, de ceux qui transmettent la phrase et l’imaginaire.

Le feu s’immisçait en moi, ces nuits où je me réveillais brusquement tout mouillé, presque jusqu’au cou. Un feu invisible comme celui qui court sur les charbons d’encens qu’on allume d’un côté : une minuscule ligne rouge étincelle en emplissant toute la surface du petit plot noir qui devient brûlant. Il ne reste plus qu’à déposer les grains d’encens et à refermer le couvercle sur la fumée envahissante. Au lieu de feu courant, c’était du liquide qui baignait mon corps, d’autant plus terrifiant qu’il imprégnait aussi les draps, mon pyjama. Ma peau était chaude puis très vite, dès les yeux ouverts dans le noir de ma chambre, tout devenait froid et dangereux comme si cela pouvait conduire quelque électricité qui m’aurait anéanti et brûlé par un courant explosif. Je sautais du lit. Un vent glacial me saisissait, il est horrible d’être mouillé en s’éveillant, mouillé de pisse ! Et le petit garçon se précipitait dans le lit proche du sien, juste au bord sous le drap et la couverture le couvrant à moitié. Cette moitié tout de suite tiède, l’autre glacée, mouillée. Mais je n’avais pas même le temps de terminer le mouvement pour entrer davantage que ma sœur, celle qui était mon aînée de huit ans, me tenait debout en me déshabillant. Ma loque de coton mouillé jetée dans le bidet, je retournais me coucher, nu, contre elle, et terminait ma nuit dans une douce chaleur que recevaient mon petit corps de cinq ou six ans et mon esprit désemparé. Ma culpabilité s’aplanissait assez vite et on avait beau me répéter de ne pas boire le soir, cela ne changeait rien : de manière aléatoire, incontrôlable en tout cas, j’ai pissé au lit jusqu’à douze ans. Ma première année dans le collège à qui Saint Vincent avait donné son nom mais pas sa protection, fut un enfer diurne et aussi nocturne car très souvent trempé. Cette sœur-là était loin. Ce sont mes mains sous le drap et mes premières masturbations qui me guérirent assez rapidement d’être un « enfant énurétique » comme disait mon père en présence d’étrangers. Un dimanche soir où mes parents affectionnait d’inviter à diner leurs curés, la colère me submergea et je coupai la parole paternelle par :

...

 

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L'auteur

Diplômé d’Enseignement Supérieur de Philosophie, docteur en Sciences de l’Education, anthropologue et psychanalyste, il se passionne pour les objets techniques et la transmission du Savoir. 

Auteur de travaux universitaires et d’essais, Gérard Delacour publie sous le nom “Gérard Hofmann” ses œuvres littéraires, romans, nouvelles, poésies et ses photographies.

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